Les Savoirs Silenciés & La Maladie Comme Partenaire

C’est un acte étrange que de programmer pour un lieu culturel. Les modèles dont on a l’habitude s’inscrivent le plus souvent dans celui du programmateur·rice sachant·e (ce que les publics devraient voir, penser ou questionner). Il s’agirait d’une place neutre (ou du moins non-située), extérieure et omnisciente. Quand je dirigeais le Lavoir Public à Lyon, je n’y faisais malheureusement que peu exception. C’est aussi un phénomène étrange quand une programmation en cours d’élaboration entre en collusion avec l’état du monde. 

J’ai été invité par l’Antre Peaux à travailler sur deux thématiques. La première qui me concerne par mon histoire personnelle et mon statut sérologique est celle de La Maladie Comme Partenaire. La seconde se nomme Les Savoirs Silenciés, elle est née principalement de mon orientation sexuelle, de mon appétit pour les archives féministes, LGBTQI et populaire, mais aussi d’une frustration (et je suis loin d’être seul) sur la quasi-absence d’outil de transmission de ces savoirs communautaires. 

La Maladie Comme Partenaire

Je viens de ce qu’on appelle les écritures en mutation : brièvement, cela qualifie l’articulation de l’influence de l’actualité et du technologique sur les processus de création. Ma séroconversion m’a particulièrement amené à y intégrer les enjeux minoritaires. Quelles créations quand on n’a plus rien à perdre ? Quelles créations quand on nous laisse pour mort·e·s en se refusant même de prononcer le nom d’un virus qui tue nos familles choisies ? Quelles créations quand même la promotion des outils de prévention est censurée 1 ? Si ces enjeux concernent tout particulièrement le VIH/sida, des questions similaires se posent pour d’autres conditions médicales : quelles créations quand nos cancers se développent à partir de l’inaction des États face aux pesticides, aux particules fines, à l’amiante pour ne citer qu’eux ? Quelles créations quand les traitements au prix si élevé ne peuvent être fournis qu’aux plus riches d’entre nous et/ou seulement dans les pays occidentaux ? 

Réfléchir à la maladie comme partenaire, c’est aussi repenser la relation entre le corps et la maladie. Est-ce que je suis en dépit de la maladie, contre la maladie ou avec la maladie ? Les malades chroniques savent qu’une relation particulière se crée avec l’ensemble des symptômes, une relation plus complexe que les tentatives d’éradication complète dont on a l’habitude. Il s’agit de s’adapter, d’accepter et d’apprendre à vivre avec. Et si l’évolution des traitements a rendu vivables certaines maladies comme le VIH/sida, la vie des malades reste, encore aujourd’hui, un terrain de discriminations.

Les Savoirs Silenciés

De fait, ma masculinité cisgenre associée à ma blanchité ne m’orienta pas vers les savoirs minoritaires. Ainsi, je me suis satisfait, durant cette période, des savoirs dominants transmis par des structures toutes aussi dominantes. C’est à travers ma queerness que cet appétit s’est développé, plus tard, ma rencontre avec Peggy Pierrot (que vous retrouverez à de multiples reprises dans ma programmation) a transformé cet appétit en point de focus. Derrière ce concept de savoirs silenciés, j’entends l’ensemble des savoirs développé par des communautés minoritaires (faire une liste ici serait un échec d’exhaustivité) et le phénomène qui empêche, à la fois, la transmission intracommunautaire de ces savoirs entre générations de personnes concernées et leur curation puis circulation dans les savoirs dits mainstream.  

Penser les savoirs silenciés, c’est aussi transformer nos regards sur les pratiques activistes. Médiatiquement, nous nous sommes habitué·e·s à percevoir l’activisme sous le prisme de la colère et de la violence. Et cela de par le caractère manifeste de l’utilisation de l’action directe. Cependant tout le spectre des émotions est en jeu, et l’amour est un des grands oubliés. Car finalement, est-ce que l’activisme ne serait pas l’expression d’un amour (pour sa communauté, ses proches humains et non-humains…) dans un espace-temps violent, « troublé et troublant » ? 2

Ces programmes que je vous proposerai sur toute la saison 2020-2021 n’auraient pu s’imaginer sans le soutien et la participation d’Isabel-le Carlier et d’Émilie Pouzet. Et elle ne pourra s’imaginer sans vous. Je souhaite sincèrement que nos rencontres, nos discussions, à l’Antre-Peaux et sur les réseaux contaminent cette programmation, la fasse muter, lui fasse pousser de nouveaux organes sensoriels lui permettant de montrer ce qu’elle n’avait initialement pas perçu. Finalement qu’un cluster de savoirs et de sensations se crée entre nous. 

1 — C’est seulement en 1987 (!) que la France autorise la publicité sur le préservatif.

interroger l’impact d’une maladie et de ses impact politique 

2 — Haraway, D. J. (2020). Vivre avec le trouble. édition les monde à faire.

Un entretien biaisé avec Tim Madesclaire, série «How to be Responsible in an Epidemic ?»,

Julien Ribeiro,
œuvre soutenue dans le cadre du projet de soutien à la création « Après »,
Maison populaire,
TRAM Réseau art contemporain
Paris / Île-de-France, 2020

à télécharger ici

Quelle est notre part de responsabilité durant une pandémie ? Notre libre arbitre se construit-il à l’extérieur des États-nations ? Peut-on invoquer la responsabilité individuelle lors d’une épidémie sociale ? Est-ce plus efficace d’utiliser les biais cognitifs plutôt que l’éducation afin de modifier les comportements d’une population ? À partir de ces questions, How to be responsible in a epidemic — comme son nom le laisse percevoir — se veut un questionnement sur notre rapport à la responsabilité durant l’épidémie du Covid-19.
Pensé comme un diptyque transmédiatique, il débute par un entretien dématérialisé avec Tim Madesclaire (consultant indépendant santé sexuelle et communautaire gay, rédacteur et fondateur de la revue Monstre) autour des liens entre le VIH/sida et le Covid-19, les luttes et enjeux qui les accompagnent, en regard du pouvoir des Nudges. Les Nudges sont une technique issue de l’économie comportementale qui se propose d’influencer nos comportements dans notre propre intérêt.
À partir de cet échange, le travail se formalise ensuite par une série d’objets prototypes contre-nudges fabriqué en collaboration avec le Pop [lab], le fablab de la maison populaire qui seront présentés dans le cadre de l’exposition La clinique du queer
Le titre de l’œuvre est une référence directe au manifeste How to Have Sex in an Epidemic : One Approach de Richard Berkowitz and Michael Calle,1983.

Retour sur l’exposition : DAVID WOJNAROWICZ KEEPS ME AWAKE AT NIGHT au Mudam

Inspiré des visites que j’ai données dans le cadre la Foire d’Art Contemporain du Luxembourg, je continue, ici, de développer à travers l’exposition David Wojnarowicz : History Keeps Me Awake At Night un regard situé sur une queerité et une séropositivité partagée.

Elle reprend le cheminement de la rétrospective tel qu’il est construit au Mudam et est une perspective personnelle où je développe certains concepts liés au travail de Wojnarowicz et à nos enjeux queer et contemporain. Ce retour sur l’exposition s’inscrit dans la lignée de la salutaire critique d’Elisabeth Lebovici. C’est aussi pour moi un exercice de style afin de tenter de sortir de l’autoritarisme trop récurrent de l’activité critique.

La suite sur le blog médiapart.

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